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La faune du Marais

Photo de Marguerite Imbert

Or donc, je travaille dans le Marais.

Outre l’accommodante proximité du bureau avec l’As du Falafel, il y a du charme à fréquenter ce quartier. L’endroit où je suis est une enclave pavée de galeristes du troisième âge, qui passent le plus clair de leur temps devant leur enseigne sur des chaises pliables en fer. Alors soit ils savourent le décor, car c’est un coin plaisant, les arbres sont encore verts, les petites gargotes huppées embaument les rues et il y a beaucoup de vieilles bâtisses à corniches romanes; soit ils se font royalement chier.
Mais, nom d’une buse ventrue, ça rapporte vraiment de l’argent de tenir une galerie d’art ? Parce qu’il n’y a pas un client en vue, et je n’imagine qu’avec douleur le prix d’un loyer à Saint Paul. Mon collègue m’a donné une explication : cette congrégation de galeristes frippés, qui aiment s’affubler de grands manteaux à la teinte plus agressive qu’un contrôleur de la RATP embusqué à Gare de Lyon, serait gracieusement dotée de locaux par les pouvoirs publics, en raison des liens qu’elle entretient avec eux. Ils géreraient donc des business à perte dans le plus grand des calmes. Notre voisin serait même le petit fils d’un ancien président français que je ne nommerai pas par pudeur. Est-ce la vérité ? Ces créatures radotantes et bariolées seraient-elles des mondanités entretenues par l’Etat ?

Moi, ça me fascine. Laissez-moi vous raconter trois anecdotes et autant de personnages croisés jusqu’à présent dans le Marais (en l’espace d’une semaine).

Quiétude studieuse dans mon espace de travail. Les PC ronronnent et les enfants braillent de l’autre côté de la rue. Soudain, la porte s’ouvre à la volée et une petite dame débarque dans la galerie (on bosse dans une galerie inactive en sous-loc).Vêtue d’une chatoyante parka d’un bleu électrique, coupe au carré et lunettes design, on dirait la styliste des Indestructibles.

indestructible

Elle veut visiter la galerie et n’a absolument pas l’intention de s’en aller. Comme elle a l’air riche et que nous sommes esclaves de son aura opulente, on la laisse rentrer.

« J’ai une galerie à Grenoble. Mais ça me fait chier. Les artistes sont des cons, maintenant, de toute façon. »

Alors ceci étant dit sans la moindre trace de pression, elle enchaîne en reluquant les photographies une par une, non sans ponctuer son inspection minutieuse par des  « C’est cul-cul », des « Si je voulais voir des rats en photos j’irais dans ma maison de campagne » ou encore des « Avez-vous vu cet artiste qui ne photographie que des pieds de vieilles femmes ? C’est formidable. Moi j’adore. »
Et sans coup férir, elle nous dégaine sa carte de visite et nous explique que celle-ci est dessinée chaque année par sa petite-fille, actuellement âgée de six ans. Vous trouvez ça craquant ? Elle enchaîne sur ce monologue surréaliste :

– La deuxième année, j’ai appelé son oeuvre ‘Blue Turtle ». Parce que vous voyez, si on regarde bien, cette tâche turquoise réalisée sur fond blanc ressemble, eh bien, à une tortue bleue. Ah, et celle-là est la toute dernière. Elle a eu une petite soeur, cette année, voyez-vous ? Et le bébé était posé dans un fauteuil, comment dirais-je, ovoïde – j’ai beaucoup d’objets design de créateur chez moi. Eh bien figurez-vous qu’elle l’a dessiné ! Oui, dans le fauteuil, vous voyez, à main levée. Vous avez vu l’exactitude des proportions ? Et la manière dont elle a ovalisé le rond du fauteuil pour traduire la profondeur ? Si je vais l’exposer ? Oh non, pas tout de suite, je ne veux pas qu’elle se prenne trop au sérieux, elle est encore jeune. Mais elle va cartonner. Cartonner, croyez-moi !

La gravité de son expression décourage la connivence humoristique. A ce stade, et devant ce gribouillage aussi banal que difforme d’un bébé rose bonbon, on peut s’épouvanter desdites proportions de la petite soeur qui, si elles sont aussi fidèles à la réalité que le vante la Mère-Grand, ne peuvent être que le fruit d’une union démoniaque.
Je lui réponds par des sourires ravis, parce qu’en toute sincérité cette personne, si manifestement aisée, ni manifestement aristoriginale, cette brindille à lunettes à la diction sèche, éraillée et sarcastique, est si bien campée dans son rôle et si semblable à un personnage de roman que je bois du petit-lait. Et puis, il faut dire que votre humble et sinistre servante est encore tristement populo, et que voir une personne comme ça, c’est un peu comme aller au cinéma, c’est de l’émerveillement involontaire. Du genre « Quoi, ça existait vraiment cette classe sociale, ces manies, cet univers parallèle au mien que je n’avais fait que lire ? »

alice

Oui, ma grande, ça existe, et j’en ai eu un rappel fracassant le lendemain. Seconde anecdote.
Cette fois, je suis toute seule au bureau, quand quelqu’un frappe vigoureusement à l’entrée principale. Prête à bouter les intrus hors de la galerie pour pouvoir bosser, je descends ma petite volée de marches casse-gueule et découvre, derrière la porte vitrée, une autre dame du même acabit, cette fois blonde platine et noyée dans un manteau dont je n’arrive pas à déterminer si c’est de la fourrure ou une moumoute particulièrement dense et soyeuse. Elle me voit, elle s’impatiente, et je tilte que c’est probablement la propriétaire de notre galerie, venue pour un rendez-vous. Il s’agirait d’une aristocrate étrangère, connue de tous ceux qui comptent à Paris. Je me précipite comme une stagiaire vers les clés et lui ouvre. Et ça se passe exactement comme dans un film, sauf qu’il me manque trente centimètres pour être Anne Hathaway.
Je lui tends la main.

– Vous devez être Mme Blurgh, enchantée, je suis M…

– Mais c’est très sale ici ! Il faut nettoyer ça. Tenez, prenez-moi ce balai et passez ici, rétorque-t-elle sans me serrer la main et en déposant son sac à main sur la table.

Et là, par toutes les buses ventrues de France et de Navarre – que croyez-vous ? Que j’ai éclaté de rire, refusé poliment, expliqué que je n’étais pas là pour ça ?
Non, rien de tout cela : j’ai ouvert les grands yeux affolés de la domesticité prise en flagrant délit de fainéantise, attrapé le balai, et nettoyé la pièce.

Parce que oui, sous mes airs pleins de morgue de fille d’instits sans un rond, je suis encore (et ce n’est pas faute d’avoir essayé de m’endurcir au Celsa) excessivement impressionnée par la richesse. Et à cet instant précis, devant cette femme qui me donne un ordre sans aucune espèce de légitimité et qui n’envisage même pas que je puisse refuser, j’ai un réflexe de classe qui paralyse ma fierté de calife. Cela ne dure qu’une seconde. Je récupère mes esprits avant d’avoir saisi le balai. Mais le mal est fait, et je suis fascinée par ma propre inclination à la servitude en face de ce que mon cerveau a identifié comme mon supérieur. D’où vient l’autorité que dégagent ces gens ? Comment s’élabore-t-elle, et en ont-ils conscience ? J’essaie de me figurer comment ils se représentent mes semblables, les jeunes gens sans nom ni patrimoine. Je n’ai aucune piste, aucune réponse, je ne connais personne de ces milieux (je les ai croisés et soigneusement évités au Celsa). J’essaie de ne pas fantasmer, de ne pas trop utiliser ma grille de lecture de rat de bibliothèque. Cette seconde d’absence m’entraîne encore dans des méditations rêveuses, et m’aide à comprendre pourquoi on a attendu 1789 pour la Révolution Française.

C’est deux jours plus tard qu’a lieu la scène de ma dernière anecdote. Un échalas aux yeux exorbités fait irruption dans la galerie en clamant qu’il a en sa possession une photographie originale des Frères Lumière, qui révèle une technique inconnue du grand public. Un certain doute plane. Le type, vexé comme un pou, s’emporte, et manque une sortie théâtrale : « Je ne savais pas que j’avais affaire à des vendeuses de légumes. Moi, je vous propose le Saint Graal ! Oui, parfaitement, le Saint Graal ! Au revoir ».
Devant nos tentatives d’apaisement, manifestement à bout, il finit nous expliquer sans dissimuler son exaspération : « Mais je suis le plus grand artiste et intellectuel de notre génération, vous savez. »
On finira par le foutre à la porte avant qu’il ne nous saute à la gueule, insurgé qu’il était de notre manque de conviction.

Pour conclure cet article, je vous citerai la galeriste d’à côté, qui, toute tourneboulée par un vol de chaise en fer pliable (des jeunes lycéens friqués qui voulaient s’asseoir pour se rouler des joints), s’est fendu d’un sentencieux :

« On n’est vraiment pas tranquilles dans le Marais. »

10 commentaires sur “La faune du Marais

      1. Aaaaaaaaaah oui, tu parlais de l’As des falafels dans ton article ! Ils les cuisinent dans quels types de plat ? J’en ai mangé en wrap à Londres une fois, et depuis tout ceux que je mange sont décevants. J’ai arrêté d’essayer là xD

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  1. Cet article m’a fascinée haha ! Je suis photographe et quand j’ai commencé à faire des expositions j’ai découvert l’envers complètement surréaliste de ce monde et tu viens de m’en offrir une nouvelle belle brochette ! Choquée mais bien poilée quand même !

    Aimé par 1 personne

    1. Ah, tu fais donc partie de ces cons d’artistes dont parlait la galeriste grenobloise 🙂
      J’ai un peu parcouru ton blog, je le trouve charmant (« Cuisse de nymphe émue »). Je vais probablement passer les trois prochaines heures à imaginer des noms de Pantone.

      Aimé par 1 personne

  2. J’ai adoré lire ton article, j’adore la manière dont tu écris ! J’ai passé quelques journées dans le marais – à manger des pâtisseries – et je ne m’étais pas autant attardée sur les galeristes. J’ai entendu et lu beaucoup de chose sur ce « monde » et ton article m’a beaucoup fait rire. Ces gens sont fascinants quand même…

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  3. L’as du falafel une tuerie. Moi je bosse Rue de Rivoli j’y vais parfois. Mais c’est risqué ton métier dis donc 😜 tu rencontres d’étranges personnages. Le dernier est mon préféré

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  4. J’avoue que je n’imagine pas non plus le chemin qui conduit tous ces gens d’un autre monde à dispenser leur aura d’autorité au premier interlocuteur venu.

    Je n’ai personnellement jamais été aussi proche de tels spécimens, mais ça doit donner envie de réfléchir, effectivement.
    (et bravo pour l’écriture, comme toujours !)

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