Non classé·Splendeurs et grosses loses de l'écriture

De l’importance de romancer

Où je m’étendrai un instant sur les raisons de la pause des publications, sur mes nouvelles conditions de travail et, enfin, sur le sujet de l’article.

En tout premier lieu, le passage du blog sous le radar. Il est l’oeuvre, éminemment malfaisante, de mon ancienne maîtresse de stage qui, contrariée par le récit libre et anonyme, produit par votre humble servante, du jour de son départ, s’est répandue en menaces et borborygmes. Mon premier réflexe, me sachant du bon côté de la loi, fut de répondre à ses récriminations par un étonnement poli et de laisser cet article là où il avait le droit d’être. Puis, rattrapée par l’ennuyeuse nécessité de faire plaisir au Celsa (car oui, l’infâme Vanessa, pour ceux qui ont lu l’article, a essayé sans succès de m’y faire honnir un peu plus, or chacun sait que ce n’était pas possible), j’ai mis le blog en veilleuse. Le temps que ça se tasse, si j’ose dire.

low profile
Moi et mes abonnés surnuméraires

Les choses ayant eu le bon goût de se tasser, me revoilà. Et pendant cette période muette, j’ai changé de statut : je ne suis plus étudiante, mais salariée.
Que va changer pour l’écriture cette volatilisation de mon temps libre ? C’est une question qui me contrarie depuis longtemps.

Prenons le temps de la rétrospective : depuis petite, j’écris. Plus ou moins bien, là n’est pas la question. En grandissant, je m’aperçois que l’expression orale me botte également, alors je m’oriente vers l’avocature pénale, en fantasmant sur des plaidoieries flamboyantes. Rapidement, je constate que ma sensibilité de dramaturge m’empêche d’être un atout solide pour ceux que j’aurais voulu défendre : j’aurais fini par pleurnicher toute seule sur le siège des toilettes du tribunal.

pleurnicher
Après la lecture d’un procès-verbal difficile

Mais voilà, j’ai toujours envie de raconter des histoires, et des histoires qui ne peuvent me fixer en pleurant. Alors je passe le concours du Celsa et je me retrouve dans la publicité. A ce stade, je vous renvoie ici pour savoir comment ça s’est passé. Et je vous le dis d’emblée, la publicité m’a horrifiée. Ce fut, pour moi, le dévoiement obscène de la langue, la vulgarité faite mot, le racolage imbécile et trompeur, l’artifice rhétorique de bas étage, le nid cafardeux de toutes les mesquineries sociales. Mon passage en agence de publicité m’a confortée dans ce dégoût, si bien que j’ai fini par le trouver effectivement confortable et à envoyer dans la face de la publicité une haine de principe. C’était mon standing à moi : je faisais mon Master dans la com, mais je les méprisais tous. Posture bien commode qui m’a néanmoins permis de survivre au Celsa. Démêler le vrai du faux, les fautes de l’industrie publicitaire de mes propres susceptibilités, les vrais snobs parisiens des jeunes gens branchés, c’est un travail qui me prendra encore sans doute des mois.

Il n’empêche qu’à un moment, il me fallait bien trouver une solution pour être une scribouillarde éthique et réduire la proportion de bullshit dans ma vie. Du coup, je me suis trouvée un travail d’analyste chargée d’études qualitatives & storytelleuse (vous me le dites, si le taux de sexyness de ces lignes devient insoutenable). Il s’agit, en gros, de réaliser des enquêtes en sciences sociales et de les raconter à des clients que ça intéresse (en théorie). L’idée, c’est d’être une scribouillarde au travail, pour ne jamais perdre la main, et diversifier mes écrits. Il est un peu tôt pour dire si mon plan fonctionne, mais je vous tiendrai au courant (je travaille dans le Marais, au milieu des galeristes grands bourgeois, attendez-vous à moult anecdotes savoureuses).

Sublimée par la transition, voici la troisième et dernière partie de cet article. C’est important, pour moi, d’écrire à partir de plusieurs supports, de savoir tout romancer. Romancer, dans le langage courant, ça signifie embellir trompeusement la réalité, ou la rendre plus palpitante. Alors OUI, je suis pour. Trompons allègrement. Je dirais que romancer, c’est plusieurs choses :

  • S’intéresser à toutes les histoires – mais alors vraiment toutes.
  • Faire de gros efforts pour relier toutes les histoires entre elles, interroger leur cohérence, leurs frictions, leurs relations.
  • Être capable d’imaginer une infinité de suites possibles à ces histoires
  • En imaginer de nouvelles en permanence, sous n’importe quel prétexte.

Tenez, la plante verte qui se trouve sur mon bureau est un lierre et s’appelle Jack. Dans ma tête, il a une opinion très tranchée sur l’indépendance catalane et apprécie le jazz bon marché. Selon les psychologues, donner des noms aux objets inanimés est un signe de vive intelligence chez l’enfant de 4 ans.
Chez l’adulte de 23, la romanciation (chut.) est un procédé qui permet de lutter contre l’adversité. En créant des petites bulles narratives partout, en se protégeant par l’imagination et la dérision. Par exemple, imaginer une congrégations de rats intelligents à Paris planifiant notre destruction prochaine. C’est aussi utile pour se moquer de soi, car aucune prétention ne résiste à une auto-interview par un speaker imaginaire de France Culture. C’est également une bouée de sauvetage lorsqu’on a échoué, où que l’on ne sait pas où l’on va : on est capable de trouver du romanesque, du trésor caché, du but formidable dans n’importe quelle situation. En revanche, ce n’est pas :

  • De la post-rationalisation (réinventer l’histoire à sa convenance c’est utile pour la construction de soi, mais on finit par ressembler aux RP d’une junte lorsqu’on en abuse)
  • Du narcissisme (on a dit toutes les histoires, pas juste la sienne)
  • Une rupture du monde réel (rendu accessible par la curiosité et la capacité à se raconter n’importe quelle histoire, et pas uniquement celle qu’on a l’habitude d’entendre et/ou qui nous fait plaisir.

Vous allez me dire que je parle d’imagination. En effet, mais je parle d’une imagination spécifiquement narrative, orientée vers le récit et la recherche de cohésion. Tout cela passe nécessairement, chez moi, par l’écriture des événements, des portraits, des anecdotes inventées ou réelles, des scénarios d’apocalypse, des haikus et des romans dans l’un de mes soixante-treize carnets. Envisager tous les possibles et un peu d’impossible en plus. Et renifler un peu en lisant La Maison aux esprits aussi, parce que des fois c’est l’histoire d’un autre qui m’écrabouille.

scribouille
*scribouille scribouille*

 

 

 

 

Un commentaire sur “De l’importance de romancer

  1. Bon, si ça peut rassurer, la sexyness des lignes n’est pas en danger ! Je suis content que tu aies repris ton blog, c’était vraiment plaisant et tes nouveaux articles sont toujours frais, drôles et plein de bon sens.

    Je trouve intéressant la façon dont tu décris l’importance de romancer ! On voit dans ton écriture l’intérêt que tu y portes.

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