Cirri·Nouvelles

Conte d’un été

Voici une autre nouvelle écrite pour Cirri. Les autres sont ici : les kelpies, et le discours d’un pillywiggin. Pour rappel, ces nouvelles font partie d’un roman en cours (bien avancé). Attention : cette nouvelle a un caractère, sinon érotique, au moins sérieusement sensuel. On respire, et on quitte la page si on a moins de 16 ans (si si).

 

“Lorel est une femme de Val-en-Roc, un hameau pentu au pied de la montagne du Nord de Cirri. Ses mains blanches de farine sont croisées sur son grand tablier lorsqu’elle sort du moulin, en longeant les flancs touffus de la rivière. Son meunier de mari fait tourner la roue, et elle cuit toutes sortes de pains énormes et rustiques. Elle n’a de choix qu’entre deux farines, châtaigne et blé, mais abrite des trésors d’imagination. Elle natte les brins de pâte tout comme ses longs cheveux, elle y ajoute des petites choses – trois fois rien, mais ça fait toute la différence. Dans les cheveux, des violettes ou des boutons d’or, et dans la pâte, du thym aromatique ou du romarin.
Elle est grande, comme sont les femmes par ici, et cela permet à ses longs bras de s’enrouler commodément autour des sacs de farines. Son pied est pourtant très léger, c’est une femme qui préfère surprendre qu’être surprise.

C’est l’été dans la vallée vrombissante, et l’esprit de Lorel cavale à travers les Landes. Après un hiver exténuant, la soif de soleil lui brûle la gorge. L’odeur de l’herbe chaude l’alanguit, et elle laisse traîner sur les collines un regard d’envie. Elle prend l’habitude de se baigner seule dans le ruisseau, chaque jour au zénith. Elle passe le pont et s’enfonce dans l’ombre verte du sous-bois, guidée par le ruissellement de l’eau qui dégringole de son lit moussu. L’eau y est froide, car elle vient directement des montagnes. Lorsqu’elle en sort, ses rondeurs glacées sèchent au soleil pendant qu’elle écoute les insectes. Elle ferme les yeux à demi, toute amollie par le retour de la saison claire. La lumière pénètre le filtre rouge de ses paupières. Elle peut distinguer l’éventail recourbé de ses cils. Soudain, le bruit de pierres qui roulent et clapotent la tirent de sa torpeur. Craignant un animal sauvage ou une fée, elle se redresse, aussi nue que l’eau du ruisselet. En bas, dans l’eau, c’est un homme qui s’est déshabillé et rentre dans l’onde fraîche. Il ne la voit pas, son regard est baissé vers les clapotis. Il est svelte, léger comme un oiseau, sa musculature est sèche et souple comme un jeune saule. Lorel, sans s’en rendre compte, pose lentement un genou à terre pour mieux l’observer, indifférente à ses mèches rousses qui traînent sur la rocaille. Elle retrace du regard le visage anguleux, au teint olive, encadré par une profusion de boucles couleur noisette qui dépassent ses épaules. Sur son torse, les tétons sont d’un mauve vénéneux, durcis par la brise. Pour Lorel, ces vingt degrés représentent une véritable canicule, mais on dirait qu’il a froid. Ses muscles abdominaux sont bandés, et il tarde à s’immerger, évoluant lentement dans le cours d’eau sans trébucher sur les pierres fuyantes. Dans la continuité de ses hanches étroites se trouve un buisson aussi fol et châtain que la chevelure qu’il arbore, et Lorel n’ose pas porter plus loin son regard. L’eau ondule à mi-chemin de ses cuisses, et, soudain, il s’accroupit et plonge la tête dans le courant. Il en ressort la bouche souriante et grande ouverte, et l’éclat aigu de ses dents brille au soleil. Il s’assied dans l’eau, penché en arrière, et la laisse battre contre son dos, ses épaules et sa nuque. Elle suit des yeux la courbe merveilleuse de son nez, finement busqué, la pulpe des lèvres, le tracé volontaire du menton, la pomme d’adam frissonnante, sans se lasser. Puis, il se lève, dos à elle, et ébroue sa chevelure devenue brune.
Elle a perdu toute notion du hameau d’où elle vient, de l’heure qu’il est et des circonvolutions du moulin. L’embarras de se savoir épiant un inconnu ne se fraie aucun chemin jusqu’à son esprit. Sa propre nudité et sa peau qui sèche n’a aucune importance : elle est suspendue aux gouttes qui ruissellent sur la colonne vertébrale de l’homme, dévalent ses fesses et ses jambes fines. C’est pourquoi, lorsqu’il se retourne, lui faisant pleinement face, souriant, la tête inclinée sur le côté et plus beau que la plus belle des aurores de Cirri, elle met quelques secondes à se dégager de la stupeur. Ses cheveux mouillés trouvent encore la vigueur de boucler. Et ses yeux qui la fixent sont ambrés comme le miel. Électrisée par la chaleur qui vient de pulser entre ses cuisses, elle s’empourpre, ouvre la bouche pour s’expliquer, et s’enfuit soudain en saisissant sa robe et ses chaussures au passage. Elle enfile sa tunique tout en courant, preste comme un daim, et atteint le pont du village hors d’haleine. Les gens qui la voient arriver sans chaussures, toute affolée et regardant par-dessus son épaule, croient qu’elle a vu un ours.

Lorsqu’elle se met au lit, il lui semble que ce regard de bronze la détaille toute entière, et elle se précipite sous les draps. Elle natte ses longs cheveux et s’endort sans souffler les bougies. Son sommeil est agité : son lit a la fraîcheur souveraine du sous-bois, et la chemise de nuit entre ses jambes a la même matière que le ruisseau. La chambre est peuplée d’oiseaux étranges et mélodieux, et elle rêve que l’inconnu déploie au-dessus de la couche des ailes de faucon et capture ses deux bras entre ses serres. Elle le revoit entrant dans l’eau, et appréhende le moment où, prisonnière de son rêve, il se retournera et la découvrira mortifiée, prise sur le fait, encore et encore. Elle s’éveille en sursaut dans un grand cri lorsqu’un poid s’abat sur le lit à côté d’elle; ce n’est que son mari qui a veillé. Elle passe le reste de la nuit dans un demi-songe où la respiration qu’elle entend à son côté est celle de l’inconnu qui s’est endormi sur la rocaille, après son bain, sans l’avoir vue.
Les nuits suivantes ne se passent guère mieux, et la chaleur s’attarde au pied des montagnes. Son mari ne s’aperçoit de rien, et conclut de son agitation nocturne et de sa langueur diurne qu’elle souffre de cet été trop lumineux. Il n’est pas un homme d’imagination ni de prédation, et n’est pas porté sur les choses de la chair. Il propose aimablement à Lorel d’aller dormir dans le petit lit du moulin, où il fait plus frais, et où peut-être elle sera bercée par les lentes évolutions de la rivière. Il lui apporte la couverture la plus douce de la maison, un pichet d’eau tout juste puisée et une décoction de camomille pour faire baisser la fièvre.

Le soir-même, celui du solstice, Lorel est accoudée à la galerie du moulin, les yeux à demi-fermés, une trace de farine sur la joue et des violettes dans les cheveux. La fatigue a ôté de ses traits leur aplomb habituel, pour déposer à la place un frisson de vulnérabilité. Elle renonce à souper, et va s’étendre sur le lit solitaire après avoir passé sa chemise de nuit. Aux quatre coins du lit, elle a disposé des bouquets de fleurs séchées pour chasser les lutins, dont l’odeur poudrée fait écho à cet étrange été qui se prolonge dans la chambre encore claire et mordorée. A peine s’est-elle endormie qu’elle se redresse brusquement, avec la conviction qu’elle est observée.
Adossé contre le mur, les bras croisés sur le torse, l’homme la regarde. Il est simplement vêtu d’une tunique blanche ceinturée aux hanches et d’un pantalon. Il soutient le spectacle de son effarement avec une douce ironie, semblant dire “Ne m’as-tu pas regardé moi, l’autre jour ?”. Enroulée dans la couverture, Lorel n’ose pas faire un mouvement, partagée entre une méfiance légitime et l’envie subite, tout juste révélée, de toucher ce qu’elle a vu près du ruisseau.

– Déshabille-toi.

L’ordre est sans appel et rebondit lourdement dans sa poitrine. Il a parlé à voix basse comme parlent les éleveurs de chevaux. Elle écarte les couvertures et fait passer sa chemise par-dessus ses épaules. Il l’observe se découvrir en silence, aussi calme qu’il était souriant lorsqu’elle l’a vu se baigner. Il a pourtant l’air habité, comme si son état de repos se superposait naturellement à une invisible tension intérieure. Il décroise les bras et, d’un geste de la main, l’invite à se rapprocher. Rétive, elle reste campée sur le lit, même si la fluidité de ses longs doigts l’ont presque entraînée avec eux sans qu’elle s’en rende compte. Il s’avance alors lui-même jusqu’au pied du lit, sourit en voyant les fleurs nouées devant lui, et les jette à l’autre bout de la pièce. Il ôte ses vêtements un à un, avec la même résolution détachée. Lorel est bouche bée et respire à peine. Le corps qu’elle a vu s’étirer dans l’eau, fin et vigoureux, est si près qu’elle en sent la chaleur irradier son visage. Elle est trop intimidé pour le regarder dans les yeux. En l’espace d’une respiration, Lorel s’imagine attirer près d’elle, saisir, embrasser et mordre le torse nu qui se rapproche d’elle. L’homme se penche vers elle et grimpe sur le lit, sa bouche est à trois centimètres de celle de la boulangère de Val-en-Roc. Il fond sur elle comme la nuit. Happée entre ses lèvres, écrasée contre son visage, elle ose enfin échanger un regard avec lui. Les yeux d’ambres amusés attisent la chaleur lancinante qui couve entre les jambes de Lorel. Alors, elle l’agrippe et le serre contre elle, plante les ongles dans la chaleur de son dos, entremêle ses jambes aux siennes; et, aveuglée par sa cascade de cheveux, cherche ses lèvres en haletant. Ses yeux et ses mains sont pleins de la beauté de l’inconnu. Celui-ci s’arrache d’un coup à l’étreinte, et, dominant le désarroi de Lorel, il lui jette un regard de carnivore avant de plonger entre ses deux jambes fébriles. Lorel se débat, se tord et gémit, oublie son propre prénom et s’abandonne à l’homme qui répand ses boucles folles sur son bas-ventre. Quelques instant plus tard, il remonte jusqu’à sa bouche, et entre en elle avec une facilité d’acrobate. Il bâillonne Lorel d’une main pour l’empêcher de crier et d’ameuter tout Val-en-Roc.

La nuit suivante, il la surprend de la même façon. Elle n’a pas dormi la veille, mais n’éprouve aucune fatigue lorsqu’il vient la rejoindre. Au petit matin, elle est épuisée mais il lui faut se lever pour aller faire le pain. Les gens remarquent les cernes couleur lilas qui s’épanouissent sous ses yeux ainsi que sa mine ravie, et, sachant qu’elle fait chambre à part, croient deviner qu’elle est enceinte. Lorel passe ses journées à pétrir le pain, et ses nuits à soupirer sous le corps chaud et dur de son amant. Tout son corps semble avoir acquis une sensualité nouvelle, et elle se prend à imaginer d’audacieuses étreintes, dont l’inconnu semble deviner la teneur avant même qu’elle eût osé se la formuler.
Ce manège dure pendant cinq jours, au terme desquels elle finit par voir trouble et entendre les voix de ceux qui lui parlaient avec plusieurs secondes de décalage. Debout devant le grand four, alors qu’elle époussette son tablier, elle commence à tourner de l’oeil. Son meunier de mari la rattrape juste à temps, l’évente et lui donne de gentilles tapes pour la ranimer. Tout va bien, je suis juste épuisée, le rassure-t-elle.

Elle monte à l’étage d’une démarche léthargique, bien décidée à prendre ses premières heures de sommeil depuis le jour où elle a vu l’inconnu se baigner dans le ruisseau. Sans même défaire son tablier, elle s’effondre sur son lit, la joue contre l’oreiller. Mais à peine a-t-elle fermé les yeux que l’homme se glisse derrière elle, câlin et souple comme un chat. Exténuée, elle reste inerte pendant qu’il défait patiemment ses nattes et que sa main légère comme le courant décrit ses arabesques de ses omoplates jusqu’à ses reins. Imperceptiblement, elle bouge dans sa direction, et à son habitude, il anticipe son désir et plante ses dents dans la chair tendre de la nuque de Lorel. Elle pousse un faible miaulement de plaisir, et il en profite pour cueillir ses seins sous la tunique.

Cette nuit encore, Lorel ne dort pas. La nuit d’après, pas plus. Le surlendemain, dans l’espoir de se fouetter le sang et de se réveiller, elle retourne au ruisseau. Elle claque des dents et manque de se noyer en s’effondrant de fatigue. En se hissant sur l’herbe où elle a déposé ses vêtements, elle s’aperçoit que les couleurs vives de l’été semblent s’être estompées et défraîchies. Chaque mouvement qu’elle fait est lent et pénible, comme si elle se mouvait au fond de l’eau. Garder les yeux ouverts est infiniment difficile. Dès qu’elle ferme les paupières, le corps rayonnant de l’inconnu et ses regards subtils envahissent sa psyché et l’emplissent de désir. Aussitôt il est là, tantôt cajolant, tantôt impérieux, toujours habile et d’une beauté dépassant l’entendement.

Dix jours ont passé depuis que Lorel a découvert l’inconnu féerique dans le ruisseau. Elle meurt d’épuisement le soir du onzième jour, indolente et hallucinée. Une crise cardiaque l’emporte alors que son mari toque à sa porte pour lui porter un bouillon. Elle serre contre elle un bouquet de fleurs des montagnes, ses cheveux roux épandus sur l’oreiller. De petites larmes roulent sur ses tâches de rousseur, comme si elle regrette dans la mort son bel inconnu, son incube qui l’a tuée…”

 

Valérian se redressa sur un coude et embrassa Maighread sur le front, satisfait de son histoire.

– Pourquoi faut-il toujours qu’elles soient rousses ? Protesta-t-elle pour dissimuler son trouble.
– Parce que toutes les cirriotes sont rousses, sauf toi, ma jolie brune.
– Et quelle est la morale de l’histoire ?
– Que tous les hommes cirriotes doivent être bons au lit s’ils ne veulent pas qu’un incube tue leurs femmes.

Comodhan, quatre ans avant le naufrage de la Petite Mauve

 

Petite note de l’autrice : une partie de mon féminisme consiste à dire que le corps masculin est trop souvent ignoré, et son potentiel inexploré. Je trouve important de l’érotiser à son tour – par l’écrit en ce qui me concerne.

4 commentaires sur “Conte d’un été

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