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Tropiques

Tropiques.

Ce jour-là, il y avait un peu de vent. Pas le vent réel qui racle profondément le sol, mais ce vent plastifié qui fait semblant d’agiter de l’air.

C’était tout de même du vent, chose rare sur ces rivages suspendus.

La plage était sous cellophane. Le sable absolument aveuglant brillait comme l’emballage d’une confiserie. Les alizés passaient dessus sans le troubler.

La voici – c’est elle, qui marche justement sur cette plage à la recherche d’un creux dans le sable où poser ses longues jupes.

Le vent était trop paresseux pour être frais. Il convoyait ces odeurs commodes de poisson grillé et de fleurs tropicales qui sont les universels pinacles du plaisir sensoriel.

Elle marchait en laissant derrière elle des empreintes de pieds nus. Si quelqu’un appelait son prénom, elle ne se retournerait pas. Elle l’emporterait dans les vaguelettes turquoise et se laisserait couler sereinement. Personne ne l’appela ; elle poursuivit donc son chemin.

Derrière elle reculait en douceur le complexe résidentiel de Crystal Beach. Drôles de petits immeubles rose, bleus et jaune, aux balcons de plastique blanc, dont l’un des flancs était coulé de béton et l’autre planté de palmiers, ils abritaient la plupart de la communauté blanche de classe moyenne qui vivait à Saint François.

Elle laissait Crystal Beach derrière elle et traversait la plage des Raisins Clairs. Le rivage, ici, était aussi net qu’un cahier de coloriage. Ici le sable, ici l’eau s’il vous plaît. Ici les carbets, ici la serviette de plage,  ici les raisiniers aux  feuilles cartonnées comme des dessous de verre. Elle dépassa les Raisins Clairs et poursuivit son chemin le long de la mer.

Vers l’est, les contours du rivage se délavaient. Les nœuds d’algues et de bois charriés par l’océan étaient laissés là. Ils striaient la frontière mousseuse entre l’eau et le sable.

Elle se sentait intimement absorbée par cet endroit où pourrissaient de concert le végétal et l’industriel – les tresses de plastique rêches et fluorescentes des filets de pêches détruits, les capsules gondolées.

Cela dégageait une odeur étrangement organique, une présence plus lourde et plus personnelle que la plage qu’elle avait quittée.

Soudain, au lieu des baraques à frites, il n’y avait plus face aux eaux chaudes de l’Atlantique qu’une mangrove dense.
Entre les deux, une bande de sable colonisée par les deux espaces. Ils rampaient tous deux vers le centre. La mer bavant sur les monticules ses trésors de verre poli et d’os de seiche ; la forêt y allongeant ses racines élastiques.

Elle regardait ses pieds pour ne pas trébucher sur ce quadrillage. Elle était parfaitement seule. Au-dessus de sa tête, les nuées étaient d’un bleu aveuglant.

Le brouhaha des baigneurs s’effaçait. Il ne restait plus que tout le reste. Ce vent rond et chaud qui roulait dans les feuilles ; les paroles diffuses de ce qui vole et vrombit ; et l’infime clapotis marin.

Très loin, il y avait une jetée privée. En traversant la forêt, on débouchait sur des sentiers ocres qui grimpaient au sommet du morne, depuis lequel on pouvait voir une résidence privée, toute claire et belle au-dessus des eaux.

Il y avait beaucoup de ces maisons, sur les hauteurs, en Guadeloupe. Elles appartenaient à quelques dentistes, à des entrepreneurs, ou simplement à des héritiers blancs dont la peau était tannée et frippée à force d’années sous le soleil à fumer du tabac. Ces demeures étaient de bois et de verre, polies et blanches, leurs longs rideaux de coton s’élançaient en l’air comme des mèches folles. Elle aimait à regarder ces maisons de loin. Leurs habitants semblaient vivre dans un catalogue où ils contractaient une drôle de maladie dégénérative, qui était le prix à payer pour vivre dans des échos de brochures touristiques.

Ils étaient les habitants d’une série télévisée de rêve et sommés d’être heureux. Les Blancs étaient malades d’enfermement, bien que leurs maisons soient les mieux aérées. Ils revivaient le même mythe moderne. Boire un cocktail dans une moitié de coco dans les profondeurs d’un canapé de cuir blanc, avoir deux enfants superbes aux cheveux délavés par le soleil, les confier à une nounou pour aller danser.

Elle avait atteint un tronc dont l’écorce avait été pelée et poncée par la mer jusqu’à dénuder cette surface crémeuse, figée dans le sel. Ses ramifications incurvées formaient un dossier. Elle s’assit dessus.

Trônant face à l’océan, elle goûta le dépôt salin qui s’était formé au coin de ses lèvres. Les embruns y avaient déposé ce petit film collant qui tire une fois sec. Treize ans et des lèvres salées.

Elle enfouit ses pieds dans le sable pour les rafraîchir. Son regard se portait sur la portion granuleuse qui mouillait plus près de l’écume. Elle se constellait, après le passage de l’eau, de petites bulles qui éclataient au-dessus de petits trous noyés. Dans ces galeries, il y avait de minuscules crabes, qui respiraient de concert et faisaient éclater les bulles.

D’une main, sans regarder, elle remonta sa jupe jusqu’au genou. C’était la jupe créole que sa mère portait plus jeune, et qui faisait traîner par terre ses plis blancs ajourés.

Sa main rencontra un bleu qu’elle massa doucement. Elle savait toujours où ils étaient et elle les décomptait soigneusement. Elle les pressait avec ses doigts pour qu’ils durent plus longtemps. Sur la plage, peu importait d’où ils pouvaient venir.

Tout se vivait comme dans un rêve, porté par l’odeur suave des frangipaniers.

Elle continue, distraite, à masser les trainées violacées sur son mollet, avec ce flegme qui semble emprisonner toute l’île.

Il y a des gens ici, probablement.

Elle aime pourtant l’idée que ce morceau de territoire désert n’appartienne qu’à elle. Il fait partie d’un plan qui échappe au bruit.

Elle se relève pour continuer sa promenade dans la mangrove, et traverse la plage jusqu’à la lisière. Un dernier regard vers l’océan. Elle lèche ses lèvres à nouveau.

Elle tombe alors sur un sentier sec et minuscule, faufilé entre les palétuviers.  Elle ne l’a jamais encore croisé, car cette petite jungle, encastrée entre la mer et la ville, est drue. Elle le suit, ses pieds toujours nus et ses jambes toujours couvertes d’une vieille jupe légère.  

Sous ses pas, le sable se mélange à une terre poussiéreuse. De petites araignées vivent sur les troncs des palétuviers, transparentes et rapides.

Le sentier s’ouvre alors sur une clairière. Elle est ronde comme un grand bac à sable, et séparée du ciel par une frondaison épaisse qui laisse filtrer quelques rayons dorés.
La clairière n’est pas vide : quelqu’un a récupéré les déchets rejeté par l’océan pour y construire une maison.
Sur un fil tendu entre deux branches, il y a un pantalon qui sèche. Un fauteuil au coussin crevé et malodorant s’enfonce dans le sable, devant une table basse sur laquelle est disposée une télé carrée à l’écran noir, dont la prise inutile a été arrachée. Il y a même un mini-frigidaire, une table en plastique blanc fendue, et un matelas soigneusement bordé avec un couvre-lit reprisé.

Elle reste là, pantelante, fascinée et irrémédiablement triste. C’est une maison, ça lui semble plus que ce qu’elle a. Elle est sur le seuil du bidonville de la plage, étrangère dépitée.  

Puis elle entre et se retrouve, elle aussi, mouchetée par les rayons du soleil. Il y a ce calme, cette quiétude. Quelqu’un a trouvé un moyen de vivre ici plutôt que de l’autre côté, à Crystal Beach.

Au milieu de la maison miniature dans la mangrove, elle restera plantée debout.

Elle aura l’impression d’avoir vu la première maison de sa vie. Elle sera mélancolique, mais elle laissera les lieux intacts et elle reviendra à Crystal Beach, sur la plage touristique, où les enfants livrés à eux-mêmes s’amusent sous les raisiniers pendant que leurs parents s’accoudent au bar.
Elle traversera la résidence aux couleurs de sucreries et rentrera chez elle, s’allongera sur son lit de fer blanc et sourira de sentir une nouvelle contusion sur sa cuisse.

Tropiques.

 

Crédit image : gravure de la Guadeloupe par E. de Bérard

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