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L’échelle sociale (1/2)

Le premier jour, j’avais en arrivant au CELSA l’air tout penaud du petit chat, qui, s’étant cru intrépide, a sauté sur le rebord d’une fenêtre, se découvre le vertige, et pousse des miaulements d’agonie en attendant qu’on vienne le redescendre des 120 centimètres sur lesquels il est coincé.

Ainsi propulsée dans les hauteurs d’une classe sociale qui n’était pas la mienne, j’ai rassemblé tout mon courage pour ne pas me répandre en miaous déchirants dans l’amphithéâtre. Laissez-moi vous dire comme ça se passe, sur les bancs de la fac de droit de Bordeaux. Laissez-moi exprimer toute la frustration des laissés-pour-compte de l’enseignement supérieur, cette masse surnuméraire qui travaille dans des conditions absurdes et dont on devrait louer les diplômés qui y poussent comme une pâquerette dans une fosse à purin.

Imaginez-vous un amphithéâtre gigantesque, croulant sous la touffeur de l’été à la rentrée, la chaleur renvoyée comme une balle de ping-pong des LED cassées au plafond au linoléum sale du parterre. Un enseignant-chercheur, souvent plus chercheur qu’enseignant, venu satisfaire à ses obligations sans micro en état de marche pour s’adresser à la cohue des 600 élèves venus assister à son cours de droit administratif. Il n’y a pas assez de siège, les gens s’installent dans les marches. On n’obtient jamais le silence absolu dans un amphithéâtre de cette taille, mais il n’est pas question pour le professeur, auquel l’on ne saurait en vouloir, de hurler son cours. Il s’ensuit qu’à partir de la mi-hauteur des gradins, son filet de voix devient ténu, et qu’aux trois-quart, il est presque inaudible.
En hiver, l’université, plongée dans la dimension parallèle des travaux infinis, se rit du besoin ridicule qu’on les humains d’être au chaud. Les courants d’air se faufilent à travers les murs, passent sous les rangées de siège et derrière les écharpes que certains portent au cou à l’intérieur même des salles.
Fière de ses traditions, la fac les défend de manière chevaleresque en temps de crise, qu’il s’agisse au nom de la laïcité de virer une étudiante voilée ou de fournir un rétroprojecteur aux amphis. Les ordinateurs dont la fac est pourvue émettent, à l’ouverture d’une page web, des bruits perturbants, au point que l’on s’attend à voir une flamme jaillir du postérieur de l’unité centrale comme d’un réacteur pour permettre au monstre de s’envoler dans l’espace.
Je ne m’attaquerai pas à la moyenne d’âge de nos honorables professeurs, mais à leur refus de considérer les méthodes d’éducation modernes. Notamment celles qui désapprouvent l’inscription au programme d’un livre écrit par le professeur pour en assurer la promotion, et celles qui déconseillent les cours de plus de deux heures. Pour information, il n’est pas rare de trouver, à la fac, des cours par tranches de 4h.
Sans blaguer, ceux qui sont allergiques aux acariens ne devraient jamais mettre les pieds à Montesquieu. Ce portrait décadent pour expliquer mon désarroi en arrivant à Neuilly-sur-Seine.

Commençons par le début. J’habitais à Clichy, tout près de Levallois-Perret, pour deux raisons : je n’avais pas les moyens d’habiter à Paris intra muros, et c’était à trente minutes à pied du CELSA, ce qui me permettait d’évacuer ma crainte obsessionnelle d’évoluer du statut de fille plantureuse à celui de lamantin capitonné tout en m’épargnant les frais scandaleux de la RATP.
Pour moi, Clichy était parée du néon chatoyant du rêve américain, et pour ma défense, il s’y trouvent de très jolis murs de brique qui ressemblent à s’y méprendre à ceux de Brooklyn. Ce petit coin cuisine, c’était mon rêve américain, et je me suis réfugiée dans l’écho de cette fierté longtemps après m’être rendue compte que pour le reste du monde, c’était la honte.

J’avais réussi, alors je voulais que mon appartement soit à l’image de ce succès. Je ne me suis pas rendue compte, dans ma voracité shabby-chic (on a l’idée de l’élégance qu’on peut), qu’habiter à Clichy, c’était déjà avoir perdu. Le malentendu a duré quelques temps, le dieu des prolétaires en soit remercié, et m’a permis de profiter d’un été aux couleurs de l’arc-en-ciel.
Il avait fallu aménager les encadrures des portes, car je rentrais à peine dans mes chaussettes.

Auréolée de la minerve invisible qui soutenait le début de melon que j’ai failli prendre, j’ai fait connaissance avec l’échelle sociale.
Alors, pour rire, je pourrais vous dépeindre un coup de sonnette – bonjour, qui êtes-vous, je ne vous connais pas, vous êtes très long – je suis l’échelle sociale, j’aimerais que vous posiez un pied sur moi – eh bien écoutez, pourquoi pas, c’est un peu embarrassant, personne ne regarde ?  Mais déjà, ce serait à peine drôle et en plus, tout le monde vous regarde escalader cette échelle. Pour voir si vous avez les orteils crochus ou la plante glissante, et si vous tenez plus du marsupilami ou du triton. Moi-même, quand je lorgnais sur cette fameuse échelle sociale, j’avais déjà passé un certain temps à lire des articles, des témoignages et autres tranches de vie avec une application d’archiviste, juste pour voir à quoi ressemblaient ceux qui réussissaient. De quoi ils étaient faits, s’ils étaient moches, si j’étais plus intelligente qu’eux, si on pourrait s’entendre.

La plupart du temps, je n’avais pas envie de rencontrer Mathieu, 24 ans, fondateur d’une app mobile révolutionnaire, passionné de trekking et de sorties entre copains. Et, chose plus inquiétante, j’étais certaine qu’il n’aurait pas envie de faire ma connaissance non plus. Cet indice, parmi les autres, n’a pas suffi à me mettre la puce à l’oreille. Vous l’auriez eue, vous ? Vous êtes sûrs ? Parce qu’on vit une époque qui déteste les bugs.

Si je vous répète que l’image de la réussite ne se laisse imposer aucun compromis, qu’elle est blanche, riche et technophile, ultra-connectée, aussi sociale et graphique qu’un PEGI 18, et qu’elle a le bon goût d’être cool et informelle comme si tout ça ne lui demandait pas plus d’investissement que de fixer le plafond, vous ne croyez pas que vous vous diriez, en tombant sur l’histoire d’un représentant de cette espèce, qui a tout ce qu’il qu’il faut et surtout là où il faut, que c’est vous, le problème ?

Et ne nous racontons pas d’histoire, c’est vous le problème. Soyons sérieux. Réussir, c’est prendre soin de soi. C’est s’aimer. Quand on vit de manière positive et qu’on french kiss chaque aube qui se lève, la réussite vient à nous comme le jeune teckel confiant. Si vous êtes pauvre, marginal, confus, mauvais à l’école, ce n’est pas seulement parce que vous êtes un raté, c’est aussi parce que vous avez manqué de bienveillance vis-à-vis de votre propre personne. Mais commencez à vous lever deux heures plus tôt avant d’aller à l’usine, le temps de faire un footing, de manger un muesli aux fruits et de lire la presse internationale : il n’est jamais trop tard pour se réinventer.

Maintenant que j’ai perdu la moitié de mon auditoire parti se siffler la bouteille d’Ajax sous l’évier, je peux continuer ma petite histoire d’échelle sociale.

Je vivais à Clichy, donc, et devais traverser Levallois-Perret pour arriver à Neuilly-sur-Seine.
Clichy est une ville tranquille, dans la plupart de ses quartiers, qui souffrait il y a encore quelques années d’une réputation sulfureuse de brûleurs de poubelle. Actuellement en pleine gentrification, surtout dans les faubourgs qui jouxtent ceux de Levallois, elle voit éclore des sushis bars, des bagels et des petits bars confidentiels. Et les propriétaires, flairant l’aubaine, commencent sournoisement à augmenter leurs loyers – il faut donc s’attendre à un flux migratoire fort pâlichon, dans les prochaines années à Clichy.
Pour l’instant toujours bien populaire, la rue Barbusse à Clichy débouche sur la rue Aristide Briand, qui pourfend Levallois d’une diagonale ascendante jusqu’à mourir dans les bras perpendiculaires de la rue de Villiers, à Neuilly, où se trouve le CELSA.
La trajectoire est géométriquement très esthétique et socialement fascinante. Au départ de la rue Aristide Briand, il y a des travaux partout, ça sent les poubelles et le kébab, et, il faut bien l’admettre, l’urine lorsqu’on passe sous le tunnel. Des petits bar-tabacs, et des trottoirs étroits, à la propreté discutable, forment l’essentiel du paysage. Il y a des working-girls blondes et pressées qui partent travailler, mais aussi des papas qui amènent leurs micro-terreurs à l’école maternelle, des tripotées de branleurs qui préféreraient mourir plutôt que de céder la place à une femme sur la chaussée et de se priver d’un commentaire désobligeant – ça, c’est Paris, capitale la plus sexiste d’Europe – et des tas de gens ordinaires dont les langues disparates se croisent à 8h du matin, quand la circulation est dense.
Et à mesure que l’on remonte la rue, pour peu que l’on ait la diligence de la truite qui ne referme jamais l’oeil, on s’aperçoit que les bars disparaissent, que les trottoirs s’élargissent, et que les kébabs laissent la place à Jakadi et Thomas Cook. Les pavés irréguliers et les fissures se sont résorbés au profit d’un béton crémeux. Et avant d’avoir pu dire “what”, vous vous tenez sur une chaussée de la taille de votre studio, environné de buildings vitrés, seul comme sur une île déserte. Ceci avant que le petit bonhomme ne passe au vert et qu’une foule en costume, vive et dirigée comme des shurikens, vous fonce dessus avec ses mocassins noirs cirés. Les hommes ont des costumes mieux taillés que le vôtre, et osent des associations de couleurs avec leurs cravates dont vous n’auriez pas l’audace de rêver. Les femmes sont plus minces et plus grandes que vous, et elles parviennent à boxer leurs smartphones tout en bondissant telles des fauves sur leurs escarpins.

Vous êtes médusé. Vous préfériez quand c’était une île déserte. Et vous vous prenez à rêver de la Mort Rouge de Jack London, des arbres crevant l’asphalte et explosant les baies vitrées, des plantes carnivores dégringolant des façades lustrées, gueule ouverte vers le soleil, le smog enfin dissipé cédant la place à un ciel transparent. Et ce monde vide d’humains, hormis vous et ceux que vous aimez. Vous ne construiriez pas un monde meilleur, non, mais vous vivriez dans les ruines de celui-ci comme des enfants sauvages. Vous pourriez goûter à tout ce qu’on vous a promis. Vous pourriez vous infiltrer dans un magasin d’ameublement très cher et dormir dans un lit à baldaquin. Manger ce saumon hors de prix. Flâner sur un rooftop. Enfin, vous auriez l’impression d’appartenir réellement à la société qu’on vous a vendue, avec la candeur de ceux qui voulaient juste être heureux.

La suite, c’est ici.

Crédit image : Jude Law dans l’Imaginarium du Docteur Parnassus

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