Non classé

L’échelle sociale (2/2)

Pour la première partie, ça se passait .

Au bout de la rue de Villiers se trouve donc le CELSA. Il y a un drapeau français sur sa façade blanche, et les portes vitrées coulissent automatiquement à votre arrivée.
Le CELSA n’est pas écrit en majuscules uniquement par coquetterie, c’est un acronyme qui n’a plus cours. Mais le nom était connu, il fut donc conservé. Et l’on touche ici à ce qui fait l’identité des grandes écoles : un nom gigantesque, et d’immenses lettres vides.
Le CELSA ne paie pas de mine; c’est parce qu’il n’a pas la vulgarité des écoles privées qui ont le mauvais goût d’être mieux équipées. Blanc, petit, il se veut familial et simple, un peu comme le Comptoir des Cotonniers. Il n’a pas besoin d’être beau, ni même d’être efficace, car il est drapé dans le mantel velouté du prestige. Dans l’idéal, le CELSA voudrait tous nous entourer de cette cape, et qu’on s’abrite dessous comme une couvée de canetons. La vérité, c’est que la cape du prestige est souvent dévoyée de son usage légitime. La plupart des élèves font des trous pour les yeux et courent dans les couloirs en agitant les bras pour faire peur à tout le monde. Moi et Julie, on l’a plantée sur un manche de balai pour s’en faire une tente et on s’est planquées dessous.

J’étais un peu surprise que le CELSA ne soit pas beau, je croyais qu’il serait forcément ravissant. De même, alors que j’avais mis ma plus jolie robe, très effrayée à l’idée d’avoir l’air mal habillée, je m’apercevais que les élèves qui affluaient, formant déjà autour de la nicotine des groupes de connivence, avaient l’air d’être en pyjama. Et soudain, ma belle robe à fleurs, cintrée à la taille, sagement coupée aux genoux, avait l’air d’un costume de carmélite.

Autour de moi, ils discutent de choses que je ne connais pas – que je ne comprends pas. Un sociolecte chevronné, implacable, parisien.

Et les choses n’iront pas en s’arrangeant. J’entendrai des élèves estimer le prix des tenues réparties dans l’amphithéâtre. Des murmures à l’arrivée de Simon, rockstar gominée, auto-proclamé dandy, qui avait déjà travaillé chez Ogilvy. Des invitations échangées pour un after. Un recensement pour savoir qui sortait de quelle prépa.
Et, inexorablement, j’assisterai à la mise à l’écart de ceux qui ne sortaient pas de prépa ou qui ne savaient pas ce qu’était une birchbox My Little Paris. Impuissante, sonnée, sur cette place de marché géante, cette criée au regroupement par pairs, je n’avais pas plus de repères que d’affinités.

Vous connaissez le début de la honte. Vous la sentez, vous rougissez, vous êtes nerveux, et vous cherchez du regard quelqu’un d’aussi perdu que vous. Vous vous en voulez déjà, vous cherchez ce qui a pu clocher. Vous étiez pourtant censé avoir réussi. Vous ne savez pas encore de quoi vous devez être humilié, mais vous savez à quoi vous devez ressembler. Et tout se débloque, soudain, dans votre tête, comme on admire les guirlandes lumineuses de la Nativité après avoir eu envie de se pendre avec, dans la phase de démêlage.

Ce sont eux, les maîtres de l’échelle sociale, juste avant ceux que vous avez stalkés dans les magazines. Ce sont leurs rejetons, leurs petits frères et soeurs, leur version adulescente. Ce sont eux que vous devez comprendre et copier, si vous voulez vraiment, mais alors vraiment réussir.

Oui, parce que c’est aussi ça, la beauté des grandes écoles : la soif inextinguible qu’elles ont fait naître ne s’arrête pas à leurs portes. La réussite au concours est à la fois la ligne d’arrivée et celle de départ. Votre cerveau a fait son boulot, et on ne lui en demandera pas plus. Vous avez l’admiration éternelle de tous les recruteurs du monde. Par contre votre petit coeur pulpeux doit s’endurcir. Ce serait dommage qu’il vous lâche en cours de route.

Un commentaire sur “L’échelle sociale (2/2)

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s